Multipotentialité, cercles vertueux et manière durable d’habiter son travail
Il existe une fatigue discrète, parfois difficile à formuler.
Elle ne vient pas toujours d’un excès de travail, mais du fait de demander à un seul projet de tout porter : les revenus, le sens, la créativité, la reconnaissance, la stabilité émotionnelle.
Beaucoup de personnes actives, indépendantes ou créatives connaissent ce moment précis : le business fonctionne, parfois même très bien, mais quelque chose se tend à l’intérieur. Une impression de saturation douce, comme si une partie de soi restait constamment sous-alimentée.
C’est souvent à cet endroit qu’émerge une autre manière de penser le travail. Non plus comme un business unique à optimiser, mais comme un écosystème vivant, capable de se nourrir lui-même sans épuiser celle ou celui qui le fait exister.
Quand un seul business ne suffit plus à contenir toute une personne
Le modèle dominant du travail valorise la focalisation : une niche, une expertise claire, une trajectoire linéaire. Ce modèle peut être structurant, parfois sécurisant, mais il devient fragile lorsqu’il exige d’un seul projet qu’il remplisse toutes les fonctions à la fois.
Un projet professionnel peut difficilement être, seul :
- une source de sécurité financière,
- un espace de créativité constante,
- un lieu de reconnaissance,
- un pilier identitaire,
- un moteur de sens.
Quand tout repose sur un seul axe, le moindre ralentissement devient une menace globale. Ce glissement est l’un des terrains les plus silencieux du burnout.
L’écosystème professionnel : une organisation plus proche du vivant
Penser sa vie professionnelle comme un écosystème, c’est accepter que le travail ne soit pas un bloc homogène, mais un ensemble de flux.
Dans un écosystème bien pensé :
- les activités n’ont pas toutes la même fonction,
- elles ne sollicitent pas la même énergie,
- elles n’ont pas besoin d’être actives simultanément,
- aucune n’est censée tout porter seule.
Certaines sécurisent.
D’autres stimulent intellectuellement.
D’autres encore nourrissent la créativité ou la transmission.
Cette répartition permet au travail de respirer, et à la personne de durer.
La multipotentialité comme ressource de régulation
La multipotentialité est souvent perçue comme un défaut à corriger. En réalité, elle correspond souvent à une manière différente de maintenir l’équilibre.
Les profils multipotentiels s’épuisent rarement parce qu’ils font trop de choses, mais parce qu’ils restent trop longtemps enfermés dans un seul registre. La variété n’est pas une dispersion, c’est un mode de régénération.
Dans un écosystème sain :
- un projet mobilise la structure et l’analyse,
- un autre le sensible ou l’intuition,
- un autre encore la transmission ou la réflexion.
Chaque activité touche une part différente de soi, ce qui évite la saturation et la perte de sens.
Le cercle vertueux : quand les projets se nourrissent entre eux
Un écosystème vivant ne repose pas sur l’accumulation, mais sur la circulation.
L’expérience acquise dans une activité nourrit une autre.
La transmission clarifie la pratique.
La stabilité financière apaise la création.
La création redonne de l’élan aux projets plus structurants.
L’énergie ne disparaît pas. Elle se transforme, sans s’épuiser inutilement.
Des écosystèmes visibles : exemples internationaux et français
L’écosystème de Kim Kardashian
Souvent réduite à sa visibilité médiatique, Kim Kardashian illustre pourtant une structuration très fine de son écosystème professionnel. Sa notoriété initiale a servi de socle, mais elle n’a jamais été l’unique pilier.
Autour de cette visibilité se sont développées plusieurs branches :
- une marque de shapewear et de lingerie,
- des activités dans la beauté,
- des engagements juridiques et militants,
- une présence médiatique maîtrisée.
Chaque activité touche une dimension différente : image, business, pouvoir d’influence, sens. Aucune ne porte tout à elle seule, ce qui permet une continuité malgré les évolutions.
Martha Stewart et la cohérence dans la durée
Martha Stewart est un exemple particulièrement éclairant de longévité. Son écosystème repose sur une cohérence forte entre :
- expertise,
- transmission de savoir-faire,
- médias,
- produits,
- collaborations.
Son travail n’est pas fragmenté, il est décliné. Une même vision traverse plusieurs formats et plusieurs rythmes, permettant à l’énergie créative de circuler sans être absorbée par un seul canal.
Des exemples français d’écosystèmes professionnels
Loin du star-system, certains parcours français illustrent la même logique.
- Frédéric Mazzella a construit autour de BlaBlaCar un ensemble de rôles (entrepreneur, mentor, investisseur) où l’expérience nourrit la transmission et inversement.
- Céline Lazorthes incarne une logique d’écosystème par cycles : Leetchi, Mangopay, puis Resilience se succèdent, chaque projet devenant un socle temporaire pour le suivant.
- The Socialite Family articule contenu éditorial, direction artistique et e-commerce dans une cohérence où chaque pôle soutient les autres.
- Olivier Roland a structuré un écosystème de transmission (contenu, formations, livres, conférences) où aucune brique n’exige une présence permanente.
Ces parcours montrent que la cohérence ne vient pas de l’unicité, mais de la justesse des liens.
Concevoir son propre écosystème professionnel : une méthode douce
Penser un écosystème ne consiste pas à ajouter des projets, mais à organiser ce qui existe déjà et à mieux répartir les fonctions du travail.
Identifier les fonctions avant les projets
Sécuriser financièrement, stimuler intellectuellement, nourrir la créativité, transmettre, donner du sens. Un écosystème commence par reconnaître que ces fonctions peuvent être portées par des espaces différents.
Cartographier l’existant
Activités actuelles, projets passés encore actifs, compétences mobilisées, sources d’énergie et zones d’usure. Cette cartographie révèle souvent que l’écosystème est déjà là, mais mal hiérarchisé.
Désigner un socle central
Un espace relativement stable, prévisible, qui apporte continuité et sécurité. Il n’a pas besoin d’être passionnant, mais fiable.
Clarifier les projets satellites
Espaces créatifs, de transmission ou d’exploration, capables de monter en intensité puis de ralentir sans culpabilité.
Organiser les priorités par périodes
Tout ne peut pas être central en même temps. Les rôles évoluent selon l’énergie disponible et les cycles de vie.
Poser des frontières claires
Des temps dédiés, des niveaux d’exigence différents, des espaces sans obligation de performance. Un projet ne doit pas réparer ce qu’un autre épuise.
Accepter l’évolution
Un écosystème n’est pas figé. Certaines activités disparaissent, d’autres changent de place. Ce mouvement est souvent un signe d’ajustement, pas d’échec.
Préserver l’énergie pour éviter l’épuisement
Le burnout ne vient pas toujours d’un excès d’ambition, mais d’une concentration excessive : trop de sens, trop d’identité, trop d’enjeux placés au même endroit.
Répartir ces dimensions permet de :
- diminuer la pression sur chaque projet,
- préserver l’estime de soi quand une activité ralentit,
- maintenir une continuité intérieure malgré les fluctuations.
Le travail cesse alors d’être un point de tension permanent. Il redevient un espace de circulation.
En conclusion
Penser sa vie professionnelle comme un écosystème, c’est accepter que le travail fasse partie de la vie sans en être l’unique centre. C’est reconnaître que la stabilité ne vient pas de la rigidité, mais de l’équilibre entre plusieurs pôles.
Cette approche permet aux profils multipotentiels de ne plus se vivre comme dispersés, mais comme profondément cohérents dans leur diversité. Chaque projet a sa place, sans avoir à tout porter seul.
Dans un monde qui valorise l’intensité et la spécialisation à outrance, cette vision propose autre chose : une relation au travail plus lente, plus juste, plus humaine. Une manière d’avancer sans s’abandonner en chemin.



